BLOIS, AUTREMENT : Episode 5

Publié le par VERONIQUE COULIBALY




Un univers sobre aux teintes chaudes niché dans les sommets d'une habitation nouvelle érigée selon un concept inédit : les logements ne s'alignent plus les uns à côté des autres, ils entassent les étages pour culminer très haut, trop grands dans l'espace éthéré.
Certains sont choqués par le profil massif de ces bâtisses dépouillées de tout raffinement architectural qui se détachent dans l'environnement coquet. D'autres sont éblouis par les lignes épurées de ces refuges modernes où tant de singularité pourront se côtoyer et s'enrichir mutuellement.
Les maîtres du jeu se réjouissent de pouvoir loger autant d'individus sur si peu de surface au sol. Les fâcheuses conséquences de leur choix cupide n'ont même pas effleuré leurs esprits. Au diable les états d'âme ! Ils ne cherchent pas à bâtir des résidences confortables et conviviales mais des cages à lapins version humaine. Habitats spacieux et pratiques à des prix modérés, ils étaient destinés à des couches sociales qui ne pouvaient pas financièrement se permettre de jouer les difficiles.
Loin s'en faut ! Les parents sont heureux d'intégrer ce logis flambant neuf. Ils vont enfin pouvoir installer la salle à manger de la vieille grand-mère décédée. Les enfants auront chacun leur chambre. La jeune fille affichera ses posters de Claude François et pourra ainsi rêver en géant de son idole tout en faisant ses devoirs. Son frère a opté pour de magnifiques autos rutilantes dont les pistons le font plus fantasmer que les courbes d'Ursula Andress en bikini blanc. Le soir tout le monde a de la place pour souper autour de la table puis se retrouver au salon devant le poste de télévision et ses deux chaînes en noir et blanc.
Quelques décennies plus tard. L'ambiance est totalement différente en ces lieux naguère avant-gardistes. Dans les couloirs et les escaliers il raisonne tellement d'accents variés que l'on se croirait à une assemblée de l'ONU. Les êtres ne se connaissent pas ; ils se frôlent mais s'ignorent. Un nuage de solitude a envahi le quartier et l'a plongé dans une atmosphère de détresse incommensurable.
Maman élève seule ses progénitures en multipliant les boulots usants et mal payés. Si Papa a eu le respect et le courage de demeurer, il erre entre des missions intermittentes et les guichets de l'ANPE. Il noie ses désillusions au fond d'un verre au bistrot du coin avec des compagnons d'infortune logés à la même enseigne que lui. Les filles ont cru pouvoir fuir cet univers glauque et poisseux via le grand amour rencontré un soir en discothèque. Elles ont échoué désabusées avec un gosse sur les bras et l'aide sociale pour toute perspective d'avenir. Les garçons se sont enragés face à la médiocrité de ce destin si mal dessiné et ont juré que tous les moyens seraient bons pour s'évader des lourds remparts de la cité.
La télévision offre des centaines de chaînes, en couleur, mais il n'y a plus personne pour composer ce noyau indestructible qu'étaient les familles d'autrefois.
La crise est passée par là. On cohabite à six, huit voire dix dans un appartement trop exigu, hors des normes légales, mais c'est toujours mieux que la rue. Les murs sont crasseux, la plomberie défectueuse, dans cet immeuble aux relents des pires misères dont les cages d'ascenseur empestent en permanence l'urine des ivrognes qui s'abandonnent vulgairement après leurs beuveries.
L'adolescente ne rêve plus à Cloclo, penchée sur ses cahiers, car elle ne croit plus depuis longtemps au pouvoir de la connaissance. Elle ne croit plus en rien, en fait, si ce n'est aux artifices que lui étale la presse sur papier glacé. Elle sera Beyoncé ou rien ; avec malheureusement plus de probabilités de pointer aux Assédic en collectionnant les aventures sans lendemain que de chanter sur les plus prestigieuses scènes de la planète en épousant un Jay Z.
Le jeune d'aujourd'hui se moque bien des belles américaines aux lignes obsolètes ; General Motors a fait faillite et les prix du pétrole flambent. Il sera rebelle. Chef de gang, voyou, dealer, il se la joue 50 Cent. Il roule des mécaniques et nargue la police quand il est avec ses potes. Tout seul il se sent paumé, délabré. Comme la tour où il habite.

C'était un univers sobre aux teintes chaudes. Il y a bien longtemps. Les rêves de chacun n'étaient que de pures utopies. La poésie des plus idéalistes s'est métamorphosée en des tags grossiers qui accentuent l'effet de décadence.
Les pelleteuses rôdent, leurs mâchoires énormes vont détruire avec insolence les vestiges d'une époque révolue, des pans entiers de vie, d'histoires inscrites dans la sueur et les larmes, parfois teintées de rose et de joies, les traces déshonorantes d'un programme qui n'aurait jamais dû être engendré.

Cliché Véronique Coulibaly

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