BLOIS, AUTREMENT : Episode 30

Publié le par VERONIQUE COULIBALY



Le voyageur infatigable vous le dira, au fil de ses périples il ne lui est pas rare de rencontrer des bâtisses délabrées, abandonnées au fond d’un jardin dénaturé, au beau milieu d’une campagne où elles se noient dans l’espace cultivé alentour, en bordure d’une route, sérieusement ébranlées par l’oubli, les tortures des saisons, les outrages de l’âge. Parfois il ne demeure que quelques pans de murs, un semblant de charpente, des pierres écroulées, des ouvertures saccagées. Quelquefois elles subsistent presque intactes, simplement closes à la vie, subissant seulement l’invasion d’une végétation robuste laissée à une totale liberté. Souvent ce ne sont que des ruines indécentes ou d’humbles logis relativement propres mais inertes, froids.

Puis, soudain, au détour d’une rue, en cette ville où nous avons la fâcheuse habitude de nous accoutumer à la vue des usines désaffectées, des entrepôts désertés, des immeubles dépréciés, notre regard se pose sur une maison dédaignée. Perdue au sein d’une verdure luxuriante, d’emblée, elle nous semble à nulle autre identique car la lumière se déploie sur elle avec une grâce infinie, une douceur éthérée. Imperceptiblement des reflets d’âmes chahutées dans l’au-delà, errant dans l’éternité, se projettent sur cet ancien refuge comme pour mieux l’arracher au sacrifice auquel il était voué. Des voix s’élèvent. Non point des plaintes mais des chants mélodieux presque ensorcelants, des ritournelles évoquant avant tout le bonheur qui s’est épanoui en ces lieux.

Mystérieusement la ballade nous berce puis nous bouleverse. Un homme, une femme, fredonnent leur histoire, intimement liée à leur maison. S’il y eut des heures sombres, suintant encore par les plaies toujours saillantes de ces murs, il y eut aussi des joies profondes et sincères dont la senteur exaltante se diffuse toujours au travers des feuillages abondants, des pierres lourdes qui n’ont point courbé l’échine sous le poids des années de survivance. Quelques tôles ont plié, des tuiles se sont envolées, les boiseries se sont pâties, l’œuvre s’est visiblement fanée mais le cœur résiste et palpite pareillement aux  instants les plus vibrants de leur passage.

Elle se souvient de leur rencontre. De la flamme dans ses yeux, l’ardeur dans son âme, la tendresse dans ses caresses, la passion dans son amour. Des promesses offertes et des vœux réalisés. De la force de son homme, de sa volonté et de son courage. De ses bras puissants exécutant avec obstination, dans la sueur et la souffrance, la consécration de leur triomphe. Etape après étape, au mépris de la fatigue et de la douleur, elle l’admirait concrétisant petit à petit ce qui serait le sacre de dures années de labeur, de privations et de rêves aussi. Le soleil qui cuivrait son teint, asséchait sa peau et creusait ses traits. Les perles de suée qui envahissaient son visage, dégoulinaient le long du cou et détrempaient ses cheveux et sa chemise. De son geste auguste exécuté du revers de son avant-bras afin d’assécher son front. Des grimaces compulsives engendrées par le supplice de la besogne énorme face à laquelle il se trouvait. Des expressions désespérées lorsque l’échec persistait, des insultes échappées face à tant de difficultés. De son exquis rayonnement lorsque la construction fut parfaitement achevée, de son soulagement et de sa fierté. Des années de bonheur simple et tranquille tel le quotidien d’une petite gare : des trains qui arrivent, des baisers et des rires, un séjour toujours trop court, des valises sur le quai, un timbre monocorde qui annonce le pire comme le meilleur, des départs, parfois lointains, ponctuels ou éternels. Et l’horloge impitoyable, les corps que l’on serre contre soi et ceux que l’on voit pour l’ultime fois. Les regards brillants, les yeux embués. Les éclats qui fusent et le silence qui tombe. Et cette terre simultanément source originelle de notre vie et symbole de notre dernière demeure.

Il se souvient de leur rencontre. De l’innocence dans ses yeux, la pureté dans son âme, la douceur de ses caresses, l’enchantement dans son amour. Des serments délivrés et des soutiens fournis. Du charme et de l’élégance des courbes de son aimée, de sa coquetterie naturelle et des effluves enivrantes de son parfum. De la radieuse mélodie de sa voix, du raffiné de ses mouvements et du satin de sa peau. Puis, jour après jour, la confiance inflexible qu’elle avait en lui, l’attention de chaque instant pour soulager sa peine, la protection maternelle qu’elle lui octroyait. Les chants délicieux qu’elle entonnait du matin au soir, tout en s’affairant à ses tâches domestiques. La légèreté de ses pas descendant dans le jardin pour cueillir les fruits et les légumes. Les senteurs gourmandes des plats qu’elle concoctait pour tout le foyer. Les belles chemises et les gros chandails bien chauds qu’elle réalisait, tard le soir, à la lumière d’une humble bougie. Et surtout les merveilleux enfants qu’elle a portés sans jamais se plaindre, auxquels elle a donné le jour dans les pleurs et le sang. Trois garçons et quatre filles. Des gars bien charpentés et travailleurs. Des sœurs charmantes et dociles. Des années de bonheur simple et tranquille tel le quotidien d’une petite gare : des trains chargés de nouveaux visages, le bonheur dans les larmes, des haltes beaucoup trop furtives, des choix difficiles, l’exode, le miroir aux alouettes des grandes cités, les départs blessants, le goût amer d’un certain échec, d’une culpabilité insidieuse. Les mariages des uns, les carrières des autres. La maison qui se vide à mesure que le quai se remplit. Et l’horloge impitoyable, les déchirures dans l’éloignement, les blessures immortelles quand sonne le glas. La gorge serrée des matins de partance, le corps déchiré des soirs de veille funèbre. Les rires envolés, les paroles tues. Et cette terre, fertile en ses fruits, symbole de la vie,  qui nous reçoit lorsque nos os tout raidis par l’effroyable mort cherchent une dernière couche pour s’y reposer.

Chers inconnus, s’il vous arrive un jour de pouvoir contempler ces bâtisses décharnées qui subsistent ici ou là dans nos régions, n’apposez plus un regard de désolation, ne considérez plus ces murs telles des ruines affligeantes mais songez que des hommes et des femmes ont lutté pour les concevoir, qu’elles étaient l’accomplissement de tout un voyage parmi nous, qu’en leur temps elles vibraient comme les vôtres aujourd’hui. Elles sont les traces d’un passé bien réel et non virtuel, d’un vécu. Admirez, écoutez, inscrivez toutes ces histoires en vos mémoires. Ces maisons sont les livres intemporels en lesquels se sont écrits nos récits individuels. Lorsque l’on en détruit une c’est toute une bibliothèque qui disparait.

Ces quelques lignes sont purement fictives, issues uniquement de l’imagination fertile d’un auteur dont le regard a été irrésistiblement inspiré par les lieux.

 

Cliché Véronique Coulibaly

Publié dans BLOIS - AUTREMENT

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Bernard LIOULT 08/12/2009 10:45


J'ai été sensible, dans  cet article, à la vie rendue, par votre évocation qui donne une résonance "mémorielle" aux anciennes pierres.  


VERONIQUE COULIBALY 09/12/2009 06:55


Je vous remercie sincèrement pour votre commentaire. Cela touche toujours profondément lorsque l'on parvient à rencontrer des êtres sensibles à nos écrits. J'espère vous revoir très prochainement
sur mon site et vous remercie par avance pour votre fidélité.


Victor Hugo 27/09/2009 16:45


Ma chère Véronique,

C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai lu cette épisode n°30. Je dois bien admettre que la qualité de vos essaies sont de loin supérieur aux miens. La poésie, le lyrisme, l'imaginaire dans lequel
vous me transportez est incomparable à tous les grands écrivains de mon temps. C'est donc avec une immense joie que je reviendrais lire vos épisodes. Amicalement. Victor Hugo.

ps : Oui, l'Au-delà possède elle aussi une connexion ADSL.