Conférence : Couleurs et architecture - La restauration du Château de Blois

Publié le par VERONIQUE COULIBALY

Proposée par la Société des Amis du Château et des Musées de Blois en partenariat avec la Bibliothèque Abbé-Grégoire dans le cadre de l'exposition "Couleurs", cette conférence aura lieu le mardi 15 juin 2010 dès 18h à l'Auditorium de la Bibliothèque Abbé-Grégoire.


La correspondance adressée de 1845 à 1870 par Félix Duban, architecte de la restauration du château de Blois à Jules de La Morandière, chargé du suivi des travaux, permet de suivre la genèse des chantiers successifs, leur évolution, leurs atermoiements, modifications. La question de la couleur y tient une place importante : nuances des tentures de l’aile François Ier, teintes des carrelages, coloris des vitraux de la chapelle sont au coeur de leurs débats. Publiée par Françoise Boudon en 2009, sous l’égide de la Société d’Histoire de l’Art Français, cette correspondance permet de replacer ce chantier exemplaire dans une réflexion plus vaste, toujours ouverte, sur la place de la couleur dans l’architecture.

Tarifs : 2€ - 4€

Pour tous renseignements, s'adresser au 02.54.56.27.40

 

La première restauration du château de Blois : Lettres de Félix Duban à Jules de la Morandière (1843-1870)

 

L’invention des lettres de Duban par Francesca Rose et une première transcription au moment de l’exposition Duban au château de Blois ont tout de suite été comprises comme quelque chose d’important. Le matériau que Françoise Boudon mit alors avec sa générosité habituelle à la disposition des chercheurs a pu être ainsi utilisé à la fois pour un indispensable travail de fonds sur un architecte qu’on découvrait et pour documenter les travaux du XIXe siècle au moment où il était question d’une nouvelle restauration du château.

L’édition critique impeccable qui nous est aujourd’hui livrée est importante, pour au moins trois raisons : le matériau commode mis à disposition des chercheurs va permettre de mieux comprendre la part et le rôle des acteurs de ce qui se passe autour du château de Blois entre 1843 et 1870 ; les lettres éclairent vivement la personnalité de l’architecte et sa manière de travailler ; elles découvrent une pièce importante du puzzle qu’est encore pour nous l’histoire de la restauration au XIXe siècle. Quelques exemples vont permettre d’illustrer ces thèmes.

Le premier thème a été exploité dès avant cette publication. Françoise Boudon rappelle le formidable travail de documentation des travaux de restauration effectué par Corine Langlois, associée pour l’occasion aux architectes restaurateurs de la fin du XXe siècle, Pierre Lebouteux puis moi-même. Nous lui sommes redevables de la précision de la documentation historique de nos études préalables. Que rêver de plus en effet pour démêler l’écheveau des dessins, devis et factures des travaux qui ses succèdent pendant des décennies cruciales pour la mise en place d’un corps de doctrine que cette clef incomparable d’instructions et de commentaires du concepteur parisien, Félix Duban, à son élève devenu architecte d’opération, Jules de la Morandière ?

Moins connue, l’attribution par Sébastien Gresse à Duban des premiers travaux à l’hôtel d’Alluye. Le très inconsistant Martin-Monestier, à qui on les attribue habituellement, n’est en fait que l’architecte d’opération de la restauration la grande salle et de la cheminée. L’allusion dans les lettres est sibylline (lettre 419, 18 décembre 1868) : « En dehors du château, j’ai aussi à m’occuper un peu de l’hôtel d’Alluye ». Mais un des projets pour la grande salle, des lambris à panneaux copiant ceux du cabinet de François Ier placés de part et d’autre de la grande cheminée, reprend strictement une des coupes du projet de 1848 pour l’aile François Ier (ill. 1). Ce sont finalement, comme au château, des toiles marouflées qui ont été mises en œuvre. Et les menuiseries restaurées suivant le modèle de la fenêtre originale conservée dans l’escalier de l’hôtel, élément ayant déjà servi à Duban pour la restauration de l’aile François Ier vingt ans plus tôt.
Maintenant que les lettres sont classées chronologiquement, il est très probable que d’autres découvertes suivront.

C’est sûrement sur la personnalité de l’architecte que la publication des lettres apporte le bouleversement le plus important. Qui aurait parié en regardant le cliché de Nadar que ce nouveau « Bertin » puisse manier une plume alerte, d’une gouaille quasi juvénile ? Les lettres font aujourd’hui le lien entre ce notable sinistre et les délicates aquarelles dont il gardera le goût jusqu’à la fin de sa vie. Quelques sotties saisies au hasard donneront une idée du style.

Lettre 17 (1844) : « Oui, Monsieur, vous aurez beau m’arrêter au coin des rues, vous aurez beau faire intervenir un préfet en votre faveur pour réparer vos sottises, je suis inexorable. Et vous, Madame Massé, c’est en vain que vous me faites doucement solliciter par une jolie dame, votre amie, pour m’intéresser au sort de votre époux, je suis inflexible. Monsieur Jules a seul le droit désormais de couvrir de ses chefs-d’œuvre Blois et son territoire ; Madame Jules a seule le droit de souffrir que je baise bien respectueusement sa belle main. »

Lettre 18 (1844) : « Monsieur l’indifférent, voudrez-vous bien sortir un peu de votre apathie pour me rendre le service que je regrette bien d’être forcé de vous demander ».

Lettre 21 (1845) : « Le très illustre Professeur à son très affectionné élève, salut.
1°. L’élève très affectionné se transportera au pas de course, sitôt la présente reçue, à la salle des Etats, et là, le nez en l’air, cherchera à reconnaître dans la charpente dont le profil est ci-joint ce qui est moise et ce qui ne l’est pas, en un mot confirmera de sa main très affectionnée les moyens de reproduire la charpente sur la coupe longitudinale.
2°. L’élève très affectionné, une fois dans le château, ira examiner les métopes de la façade de Gaston et tâchera, comme un homme de zèle et de goût qu’il est (voir le certificat de Mr le préfet et de Mr le maire) de reconnaître si tous les dits métopes ont été ornés dans le principe ; (il y en a deux que le daguerrotype [sic] indique comme n’ayant pas été ornés ou grattés par la hache révolutionnaire ! V.S.).
3° Le dit très affectionné (auquel il est interdit d’envoyer promené son très Illustrissime Professeur attendu le respect hiérarchique qu’il lui doit), une fois sur la façade de Gaston […] fera de sa main un croquis plein de goût, assez exact pour pouvoir être reproduit sur les admirables dessins du très Illustrissime Professeur, en ayant soin d’en déterminer, à l’œil nu, les dimensions connues sous le nom de hauteur et de largeur.
Si l’élève trouve le Professeur immensément embêtant, il n’a qu’à faire redemander sa pétition, car tout cela n’est que rose à côté de la vie de galérien qu’il lui prépare. »

Lettre 30 (1846) : « Pour un lion, pour un dandy, auquel s’adressent les hommages des dames et la haine des maris, quitter pour une longue nuit la couche la plus regrettable de tout Blois, et s’aventurer à travers champs, avec un vil appareilleur à la recherche de pierres, entrer dans quelque bouchon et vider une bouteille de vin de pays, cela est noble, cela est grand, cela mérite l’attention de tous. »

Dans sa longue introduction, Françoise Boudon insiste sur ce qu’apporte la durée exceptionnelle de cette correspondance, un véritable « portrait moral » de l’architecte suivant sa belle expression, qui renseigne sur sa méthode de travail, son caractère mais ses lacunes aussi : rien de ce qui se passe autour de lui ne l’intéresse s’il n’est directement concerné, aucun renseignement non plus sur ses curiosités, sa culture.

Sur sa méthode de travail, la correspondance ajoute un chapitre à ce perfectionnisme quasi maniaque que la dernière restauration a permis de mettre en évidence. On connait bien sûr depuis longtemps les sublimes relevés du château conservés aux archives des monuments historiques, les daguerréotypes pris avant restauration, ainsi que les quelques beaux dessins de projets. Le dépôt lapidaire du château conserve à la fois les éléments originaux déposés (lucarnes, balustrades), des estampages pris avant dépose (aujourd’hui partiellement présentés, par exemple pour les décors d’arabesques de l’escalier), et des modèles en plâtre. Le fonds de dessin récemment acquis par la bibliothèque de Blois comporte lui, entre autres, des aquarelles grandeur nature de panneaux d’arabesques « restaurés » de l’escalier.

Les lettres montrent de quelle manière Duban se servait de tous ces éléments pour mettre au point, puis vérifier in situ l’effet produit par ce qui était proposé par le sculpteur ou le peintre en charge de l’ouvrage à restaurer : jamais il ne s’est contenté d’approximations.
Françoise Boudon le montre pour les décors intérieurs, avec l’exemple spectaculaire de la chambre de la Reine où le motif final est l’exact négatif du projet initial (ill. 2 et 3). On l’a également trouvé à l’attique de la façade des Loges (ill. 4), où Duban fait reprendre par Vivet en 1865 le fond azur initial (correct du point de vue héraldique, mais sûrement fade à distance compte tenu du contrejour perpétuel de cette façade exposée au nord) par la teinte rouge soutenu qui s’y voit encore. On imagine assez bien que la première restauration à marche forcée de 1848 ne lui avait pas donné complète satisfaction et qu’il a profité des travaux à l’aile Louis XII pour la faire reprendre.

Même repentir, sur la façade Louis XII cette fois (ill. 5), au dessus de la niche du roi. Les marchés précisaient que le semis de fleur de lys se détachera sur un fond azur, alors que les analyses donnaient une finition plutôt grise, plusieurs fois reprises. Fallait-il la supprimer ? Nous n’avons pas tardé à trouver un début d’explication dans les lettres (lettre 304) : « Vous ne parlez pas de la teinte bleue-grise nulle de la façade. Je crains que vous n’y ayez pas grand goût. Autre sujet d’impatience pour moi. Telle que je la vois, les yeux fermés, j’en augure bien. Mais est-ce dans la mesure calme et froide que j’en ai vue ? Tout est là. Je voudrais qu’on ne s’aperçut de rien, et que la chose parût naturelle et simple. » Pris très peu de temps après la restauration, les clichés de Mieusement confirmaient que nous étions ici aussi confrontés aux hésitations de Duban.

Pour la sculpture, la présentation de modèles, le travail in situ avec l’artiste est dans la tradition académique de l’Ancien régime. A l’exact opposé de ce que pratiquera Anatole de Baudot qui lui succède à Blois : ce ne sont plus des esquisses que conservent les archives des Monuments historiques, mais des dessins à grandeur d’exécution, très beaux mais très secs aussi. L’ouvrier n’est plus alors un interlocuteur mais un simple exécutant, ce qui nous dit certainement quelque chose des conditions de production qui se mettent en place au tournant du siècle dans le bâtiment.

Le dernier point que je voudrais relever porte sur l’histoire de la restauration au XIXe siècle. Jusqu’à il y a peu, celle-ci était dictée par le service des Monuments historiques, seul survivant des institutions patrimoniales du XIXe siècle. Ce n’est que récemment que des chercheurs extérieurs ont réfléchi à l’émergence puis à la prise de pouvoir institutionnel qui était en jeu au milieu du siècle, en particulier sur les cathédrales. Cette formidable entreprise (Jean-Michel Leniaud l’appelle plaisamment le « gang des néogothiques ») s’est appuyée sur deux plumes hors pair : Alphonse-Napoléon Didron, membre du Comité des Arts et fondateur des Annales archéologiques (important à l’époque mais qu’on a un peu oublié) et Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc. Finalement, des grands acteurs de l’époque, c’est le seul qui écrive (et avec quel talent !), donc le seul qu’on retient. D’une certaine manière, il occupe tout l’espace « médiatique » (un peu comme, plus tard, Le Corbusier).

D’où l’importance de ces « lettres » de Duban, le « père » de la restauration en France comme l’a appelé Bruno Foucart dans sa préface au catalogue de 1996. C’est de son agence à la Saint-Chapelle que sont sortis Jean-Baptiste Lassus (autre grand muet, mais qui a trouvé son historien) et Viollet-le-Duc. Il est fascinant de voir, au fil des lettres, la pensée de Duban à l’œuvre, ses difficultés, ses hésitations, sa retenue en 1848. Jusqu’à ce que, finalement, en 1865 lors de la restauration de la Salle des Etats, il cède aux sirènes de l’unité de style de celui qu’il faudra bien un jour reconnaître comme son élève, Viollet-le-Duc. Il n’hésite alors plus à détruire, avec la plus grande brutalité, la chapelle édifiée au XVIe siècle contre la grande salle du château. Tout cela pour revenir à « cet état qui peut n’avoir jamais existé », celui de la gravure de Du Cerceau (ill. 6 et 7).

Un regret ? Que la publication rende si mal justice à la fois de la beauté des décors de Duban restaurés, et du soin que le restaurateur d’aujourd’hui, Brice Moulinier, a apporté à son travail (ill. 8 et 9). Les décors ont en effet bénéficié de 1996 à 2007 d’une restauration exhaustive dont je dirai un mot pour finir

S’ils s’en tiennent à la présente publication, les historiens futurs relèveront qu’au XIXe siècle, les travaux étaient conduits par un architecte, plusieurs même puisqu’ils s’écrivent, les restaurateurs n’étant qu’exécutants : on peut citer Vivet, omniprésent peintre, les sculpteurs Pyanet, à l’escalier, ou Seurre père et fils. Au XXe siècle, bizarrement, seul le restaurateur de peintures est mentionné. Duban ayant attendu cent cinquante ans pour voir son travail reconnu, c’est sûrement un juste retour des choses. D’autant que la dernière restauration bien sûr n’est pas l’objet de la publication, mais bien l’édition des lettres.

S’agissant d’histoire de la restauration (et bien que je sois le plus mal placé pour parler de mon propre travail), il est possible de relever pour la dernière campagne de travaux un certain nombre de points.
D’abord qu’à la fin des années quatre-vingt du XXe siècle, une campagne de sondages a été effectuée sous la conduite du service des Monuments historiques, sur les murs de la façade des Loges, pour savoir ce qui se trouvait « sous » le décor de Duban. Heureusement rien (Duban avait fait gratter les murs à vif et les parements, consolidés à la cire « chauffée au fourneau à réverbère » avant l’application d’un nouveau décor). L’hypothèse envisagée d’un « retour à l’état François Ier » était ainsi écartée. Ce qui a alors été restauré (ill. 10), ce sont les 1.400 mètres carrés du décor « XIXe ». Ce qui, dans le contexte de l’époque, n’est pas indifférent : après la mise à bas des halles de Baltard (1970), l’arc de Gaillon de l’école des Beaux-Arts (1979), l’œuvre de restauration de Viollet-le-Duc à Saint-Sernin de Toulouse n’était-elle pas en train d’être irrémédiablement détruite ? Que l’inspecteur général des monuments historiques à Blois ait été Christian Prévost-Marcilhacy, pionnier de la restauration des grands décors XIXe des églises de la vallée du Rhône, n’est évidemment pas non plus indifférent, pas plus d’ailleurs que l’arrivée dans ces années de conservateurs (Sylvain Bellenger et Marie-Cécile Forest) et d’architectes (moi-même) formés par « l’inventeur » du XIXe siècle, Bruno Foucart.

Autre nouveauté de cette restauration de la façade des Loges, l’arrivée d’un atelier italien, contrôlé par l’Institut Central de la Restauration de Rome, alors dirigé par Michele Cordaro. J’ai raconté ailleurs tout ce que la rigueur méthodologique et théorique italiennes avaient apporté, mais jamais encore comment la concurrence alors initiée entre les ateliers italien et français avait profité au chantier. L’avenir dira si cette « anomalie » dans la production française de la restauration était ou nom porteuse d’avenir.
La conjoncture n’a malheureusement pas permis que les travaux récents, pourtant importants pour l’histoire du château, puissent être publiés. Elus et conservateurs remplacés, le château est vite retombé dans une recherche à court terme « d’audience » : la belle idée de Duban que soient présentées des salles vides vivement polychromes, soutenue par Sylvain Bellenger puis Thierry Crépin-Leblond a fait long feu. Et avec elle tout espoir de documenter et de publier.

Ce qui ne peut qu’inciter à lire et relire Duban, dans cette belle édition de Françoise Boudon qui est le plus bel hommage qui puisse aujourd’hui être rendu à l’architecte.

La Première Restauration du château de Blois. Lettres de Félix Duban à Jules de la Morandière 1843-1870, Société d’Histoire de l’Art Français, 2009, 436 p., 52,50 €, ISBN : 9782953486506

 

2629-2693.jpg

Publié dans SORTIES A BLOIS

Commenter cet article

sabine de freitas 20/06/2010 17:30



Merci pour cet article très intéressant, qui me remémore avec émotion les mois passés à restaurer ces décors au sein de l'atelier de B.Moulinier. N'étant pas dans la région lors de la conférence,
j'apprécie de pouvoir lire quelques mots sur ce sujet!


Cordialement, Sabine.



VERONIQUE COULIBALY 21/06/2010 06:50



Merci pour votre sympathique commentaire et surtout à bientôt je l'espère. Bien cordialement. Véronique Coulibaly